I miss you (1/2)

I miss you

Pour vous accompagner en ce début d’été, voici la première partie d’une nouvelle que je vous offre.
J’espère qu’elle vous plaira 🙂

*****

L’angoisse coulant à flot dans ses veines, Émilie passa entre les portes automatiques. Au milieu du hall, elle s’arrêta. La pénombre et la fraîcheur l’avaient saisie. Elle se sentait comme rétrécie. Emprisonnée dans le questionnement lancinant qui ne la lâchait plus : dans quel état serait sa mère aujourd’hui ?

Trois semaines déjà qu’elle lui rendait visite quotidiennement dans cet établissement de soin. Pas tout à fait un hôpital. Pas vraiment une maison de repos ou de retraite non plus. Une espèce d’entre-deux où l’on stockait — le mot, immonde, était bien le seul capable de décrire ce qu’elle ressentait – ces gens plus tout à fait en mauvaise santé, mais pas guéris pour autant.

Comme toujours, les couloirs étaient vides et silencieux. Seul le bruit de ses pas poinçonnait ses tympans. Elle avait pourtant opté pour des ballerines plates. Les plus discrètes possibles. Mais rien n’y faisait. À croire qu’aucune des manifestations de la vie n’avait droit de cité ici.

Devant la porte de la chambre, elle s’arrêta. Une fraction de seconde. Inspira un grand coup et accrocha un sourire sur son visage.

Sa mère était allongée sur son lit, pâle et fluette, ses cheveux plaqués en arrière. Depuis quand n’avait-elle pas eu de mise en plis ? Ses bras décharnés reposaient sur le drap blanc. Sa bouche cabossée par l’opération de la dernière chance s’étira en une drôle de grimace qui se voulait sourire. En tout cas, c’était ce que disaient ses yeux.

Sur son cou, les traces de la trachéotomie étaient encore là, l’empêchant d’émettre le moindre son. D’un doigt osseux, elle indiqua l’ardoise en plastique blanc quadrillé qui se trouvait sur la table de chevet. Émilie la lui tendit, en même temps qu’un feutre.

Tu vas bien, ma chérie ?

— C’est plutôt à toi qu’il faut poser la question ! s’agaça la jeune femme.

Ça va ! J’ai de la gélatine à manger.

Cette fois, la mère tendit son doigt vers la table à roulettes, sur laquelle se trouvait un plateau. Un ramequin empli d’une drôle de mixture rouge cerise y reposait.

Donne. Je vais te montrer.

Posant ardoise et feutre à côté d’elle, la mère s’empara du ramequin et de la petite cuiller qu’Émilie lui tendait. Un éclair de soleil dans le regard, elle s’appliqua alors, de ses mains tremblantes, à faire glisser un peu de gélatine dans sa bouche malmenée.

Stoïque, la jeune femme la regardait, une poigne de fer lui retournant les entrailles. Bon sang, que cela faisait mal de la voir diminuée à ce point… Pourtant, sa mère ne se plaignait pas. Jamais. D’ailleurs, de toute sa vie, jamais Émilie ne l’avait entendue le faire. Sa mère n’avait vécu que pour s’occuper des autres, reléguant ses propres besoins à l’arrière-plan, se contentant, heureuse, de ce qu’elle avait. Quoi que ce fût.

Une infirmière, entrant dans la chambre, vint tirer la jeune femme de ses réflexions.

La professionnelle vérifia la perfusion fixée sur la main de la malade.

— Vous avez mal ?

Un signe de tête énergique lui répondit par la négative.

— Bien, je vous laisse, alors !

Un léger sourire et elle avait déjà disparu.

Posant maladroitement la nourriture sur ses jambes, la mère reprit l’ardoise et le feutre.

Qu’est-ce que tu as fait depuis hier ? Tu as l’air fatiguée.

Émilie haussa les épaules.

— Rien de spécial. J’ai bossé. Et j’ai bouquiné.

Enfin… Elle avait essayé. L’état de santé de sa mère ne quittant guère son esprit, la jeune femme avait eu toutes les peines du monde à se concentrer. D’ailleurs, quelque chose lui disait que ce soir, la situation serait identique.

 

Au sortir de l’hôpital, elle s’immobilisa un instant. Baissa les paupières en tentant de refouler les larmes qui ne demandaient qu’à jaillir. Y parvint presque : l’une d’entre elles réussit malgré tout à s’échapper.

Levant les yeux au ciel, Émilie la laissa couler le long de sa joue.

Incrustée sur sa rétine, l’image de sa mère lui faisant signe de sa main de poupée fragile se multipliait à l’infini. Quand tout cela allait-il cesser ? Quand la vie allait-elle reprendre ses droits et, sinon redevenir comme avant, du moins retrouver un cours tranquille ?

Près d’elle, dans un buisson de forsythia jaune de fleurs, un oiseau se mit à chanter. Elle tenta de le discerner au milieu des pétales, mais il était trop bien dissimulé. Une légère déception l’envahit, bientôt chassée par une autre sensation.

Ce chant, ces notes légères… Un apaisement aussi soudain qu’inapproprié se déposa sur ses épaules. Se redressant un peu, la jeune femme prit la direction de la sortie du parc.

Sa voiture était garée à quelques rues de là. Elle avait préféré marcher un peu avant de voir sa mère, plutôt que de se garer sur le parking de l’hôpital, dans lequel rôdait déjà une atmosphère de fin de tout.

D’autres chants d’oiseaux l’accompagnèrent un moment. Au fur et à mesure qu’elle s’éloignait, des fourmillements s’emparèrent de tous ses membres. Comme une envie furieuse de vivre. De rire. De courir. D’embrasser. De jouir.

Une envie d’être. Et d’oublier.

Sur la place où sa voiture était stationnée, les terrasses étaient noires de monde. Les bruits des conversations remplissaient l’espace. Des éclats de voix, des tintements de verres… Des cris de joie, même. C’est vrai qu’on était en plein Tournoi des Six Nations et que la France jouait ce soir. Un essai venait sans doute d’être marqué.

Dépassant délibérément sa voiture, Émilie se dirigea d’un pas décidé vers Le Rubis, un bar à bières qu’il lui arrivait de fréquenter avant. Avant la maladie de sa mère. Avant que la Terre ne tourne plus vraiment rond. Il y avait une éternité. Quelques mois plus tôt, en fait.

Elle poussait la porte du bar quand une voix s’éleva de l’autre bout de la terrasse.

— Hey, Émie !

Un jeune homme lui faisait de grands signes. Sam. Son pote de lycée. Depuis dix ans, ils étaient inséparables. Enfin, presque. Ces derniers mois avaient mis de la distance entre eux. Entre elle et le reste du monde, à bien y réfléchir. Émilie fit demi-tour pour le rejoindre.

— Ça fait plaisir, de te voir ! lança le jeune homme en lui donnant une longue accolade.

— À moi aussi.

Son sourire était un peu pâlot, mais sourire tout de même. Sam, qui savait à quoi s’en tenir au sujet de sa mère, préféra parler d’autre chose et elle lui en fut reconnaissante.

— Je te présente Lila, Ben et Tom. On bosse ensemble depuis quelque temps.

Sam était musicien. Bassiste, il donnait dans le heavy metal. Depuis toujours. En tout cas, Émilie l’avait toujours connu une basse entre les mains… et en train de monter des groupes aussi improbables qu’éphémères.

En l’occurrence, c’était le nom de ce nouveau groupe qui, plus que l’improbable, frôlait l’hérésie. Utilisant l’initiale de leurs quatre prénoms, ils avaient choisi de s’appeler les BTL’S. Le premier était à la guitare et au chant, le deuxième à la guitare et la troisième à la batterie.

Émilie avait à peine eu le temps de s’installer et de commander une pinte que le portable de Sam se mit à vibrer.

— Désolé, va falloir que j’y aille, dit-il en grimaçant après avoir lu le SMS.

Lila et Ben sautèrent sur l’occasion pour prendre congé à leur tour. C’est en tout cas l’impression qu’ils donnèrent.

— Et toi, t’as pas d’urgence ? demanda Émilie, ironique, au dernier des BTL’S.

Tom désigna sa pinte à peine entamée.

— À part boire un coup, non.

À suivre

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juillet 1, 2018

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